Début 2020, Airbus et Boeing affichaient des carnets de commandes records et des cadences de production en hausse constante. La crise sanitaire a brutalement interrompu cette dynamique, clouant au sol une part massive de la flotte mondiale et gelant les livraisons pendant des mois. La reprise qui a suivi n’a pas replacé les deux constructeurs sur la même trajectoire : elle a révélé des fragilités structurelles distinctes, transformant la compétition en un problème industriel bien plus qu’en une guerre commerciale.
Pénuries de moteurs Pratt & Whitney : le frein spécifique d’Airbus
Les analyses post-Covid se concentrent souvent sur les déboires de Boeing. L’angle est incomplet. Airbus a été confronté à un goulot d’étranglement qui lui est propre : la crise des moteurs Pratt & Whitney sur la famille A320neo.
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Les moteurs GTF, qui équipent une large part des A320neo et A321neo, ont subi des problèmes de fiabilité nécessitant des inspections et des rappels à grande échelle. Des appareils déjà livrés ont été immobilisés, et les chaînes de production d’Airbus ont dû ralentir faute de groupes motopropulseurs disponibles.
Cette situation a freiné la montée en cadence qu’Airbus avait planifiée pour répondre à la demande post-crise. En d’autres termes, le constructeur européen détenait les commandes, mais pas la capacité de les honorer au rythme prévu. La presse spécialisée note que cette crise moteur a commencé à s’atténuer courant 2026, permettant à Airbus de retrouver un élan sur ses livraisons.
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Boeing après le Covid : une crise industrielle et réglementaire superposée
Boeing n’a pas seulement subi l’effondrement du trafic aérien. Le constructeur américain traînait déjà, avant la pandémie, les conséquences de la double catastrophe du 737 MAX (Lion Air en 2018, Ethiopian Airlines en 2019) et de l’immobilisation mondiale du modèle qui en a découlé.
La crise sanitaire a donc frappé un groupe déjà affaibli financièrement et en pleine reconstruction de sa crédibilité auprès des autorités de certification. Le redémarrage des livraisons du 737 MAX s’est heurté à des contrôles qualité renforcés par la FAA, avec des inspections supplémentaires sur les chaînes d’assemblage.
Un redressement lent mais mesurable
Plusieurs sources spécialisées relèvent que Boeing a commencé à réduire l’écart de livraisons avec Airbus à partir de 2026. Le rythme s’est amélioré depuis le début de cette année, même si Airbus conserve encore l’avantage global sur les livraisons. Boeing a obtenu un feu vert de la FAA pour augmenter ses cadences, signe que le volet réglementaire se débloque progressivement.
La différence entre les deux constructeurs tient à la nature de leurs crises respectives. Airbus a été ralenti par un fournisseur (Pratt & Whitney). Boeing a été ralenti par ses propres processus industriels et par la perte de confiance du régulateur américain. Les deux situations produisent des retards de livraison, mais les leviers de résolution ne sont pas les mêmes.
Livraisons d’avions : le vrai indicateur post-crise
Avant la pandémie, la compétition Airbus-Boeing se lisait principalement dans les annonces de commandes lors des salons aéronautiques (Le Bourget, Farnborough). Ces chiffres spectaculaires masquaient une réalité plus terre-à-terre : une commande ne vaut que si l’avion est livré dans les délais.
La crise sanitaire a rendu ce décalage visible. Les compagnies aériennes, confrontées à une reprise du trafic passagers plus rapide que prévu, se sont retrouvées en manque d’appareils. Les retards de livraison ont eu des conséquences directes :
- Des compagnies ont dû prolonger l’exploitation de flottes vieillissantes, augmentant leurs coûts de maintenance et leur consommation de carburant
- Certaines ont reporté l’ouverture de nouvelles lignes faute d’avions disponibles, freinant leur croissance
- Le marché de l’occasion et du leasing s’est tendu, avec une hausse notable des prix des appareils disponibles immédiatement
Dans ce contexte, la capacité à livrer à temps est devenue un avantage concurrentiel aussi déterminant que la qualité technique de l’appareil ou le prix catalogue.

Chaîne d’approvisionnement aéronautique : des tensions qui dépassent Airbus et Boeing
Les difficultés de livraison ne se résument pas à un problème de motoriste ou de contrôle qualité. L’ensemble de la chaîne d’approvisionnement aéronautique a été désorganisé par la crise sanitaire. Pendant les mois de paralysie, des sous-traitants ont réduit leurs effectifs, certains ont fermé, d’autres ont réorienté leur production.
Quand la demande est repartie, reconstituer ces capacités s’est révélé bien plus long que de relancer une chaîne d’assemblage final. Un exemple récent illustre l’ampleur du phénomène : les hublots d’avions font l’objet d’une pénurie, obligeant constructeurs et ateliers de maintenance à rationner leurs stocks. Ce type de goulet d’étranglement sur des composants apparemment banals ralentit l’ensemble de la production.
Deux stratégies industrielles face à la pénurie
Airbus et Boeing n’ont pas répondu de la même manière à ces contraintes. Airbus pousse vers une montée en cadence record, cherchant à produire davantage d’A320neo pour répondre au carnet de commandes. Boeing, de son côté, a privilégié la stabilisation de ses processus avant d’accélérer, une approche plus prudente dictée en partie par la pression réglementaire de la FAA.
Les données disponibles ne permettent pas encore de déterminer laquelle de ces deux approches sera la plus rentable à moyen terme. La stratégie d’Airbus suppose que les fournisseurs suivent le rythme. Celle de Boeing parie sur une remontée en cadence plus tardive mais mieux maîtrisée.
Comac C919 : un troisième acteur dans l’équation post-Covid
La crise sanitaire a aussi accéléré l’émergence d’un concurrent longtemps considéré comme lointain. Le C919, monocouloir chinois développé par Comac, a franchi des étapes de certification et d’essais en vol. Des pilotes européens ont récemment poussé l’appareil à ses limites lors de tests sans relever de risque matériel majeur, selon plusieurs sources spécialisées.
Le C919 vise directement le segment de l’A320 et du 737, celui qui génère le plus de volume. Son arrivée potentielle sur les marchés hors Chine ajouterait une pression supplémentaire sur les deux constructeurs historiques, dans un contexte où les compagnies cherchent des alternatives pour diversifier leurs flottes et réduire leur dépendance à un duopole aux délais incertains.
La recomposition du marché aéronautique post-Covid ne se lit donc pas dans un simple tableau de commandes. Elle se joue dans les usines, chez les sous-traitants, dans les bureaux des autorités de certification. Airbus et Boeing restent les deux géants du secteur, mais la crise a exposé une vérité que les carnets de commandes masquaient : fabriquer et livrer un avion à temps est devenu le défi central de l’industrie aéronautique civile.

